Apollon et le principe solaire

par Liz Greene

Extrait d'"Apollon", octobre 1998

Dans l'article qui suit, Liz Greene fixe son attention sur le principe solaire associé à Apollon, dieu grec du soleil. Analysant d'une plume fine et alerte les principaux aspects du mythe apollinien, elle met en corrélation avec les signifiants du Soleil astrologique les principaux rôles attribués au dieu solaire: gouverneur cosmique, prophète, conjurateur de malédictions familiales, guérisseur et transmetteur de culture.

"Qu'est-ce qu'un poète? Un poète est un mystique auquel son génie créateur permet d'insuffler des vérités spirituelles à ses semblables. Ses poèmes rendent immortels ceux qui les perçoivent et accèdent ainsi à une nouvelle connaissance de Celui qui lui a donné ce pouvoir. C'est ainsi que les âmes désemparées trouvent la guérison et que l'homme regagne la voie qui mène à Dieu. Dieu a donné la musique et la poésie à l'humanité pour que celle-ci puisse en récolter les fruits. "
Elizabeth Henry, Le Luth d'Orphée

La mythologie et l'astrologie reproduisant l'une et l'autre l'image que les humains se forment du cosmos, elles ont par conséquent toujours été indissociables. Depuis l'époque babylonienne, il est reconnu que les planètes, les luminaires et les étoiles fixes exercent une influence sur la destinée humaine et qu'une interrelation les unit. Les forces qui animent ces constellations ont trouvé leur expression dans des personnages mythiques sur lesquels sont projetés les archétypes surgis de l'âme humaine et de l'inconscient collectif. Qui prend la peine de creuser la signification des mythes associés à la symbolique planétaire y trouve un immense savoir, une véritable mine de compréhension et de perception. En nous communiquant une faculté d'empathie avec le monde intérieur de nos consultants et nous aidant à leur tenir un langage parlant à la fois à l'esprit et au cœur, ce savoir fait de nous de meilleurs astrologues. La place importante que tient la mythologie dans l'interprétation d'un thème est particulièrement frappante dans le cas du Soleil astrologique, présent depuis des siècles dans une foule de mythes du monde entier. A la différence de la formule passe-partout "expression personnelle" inapte à traduire toute la vigueur du principe solaire, les mythes sont au contraire l'expression même de son énergie. C'est le dieu grec du soleil Phébus - Apollon qui incarne et personnifie le mieux le principe solaire dans un thème astrologique. Avant d'être intégrée aux fondements de la culture occidentale et de se voir ensuite appropriée par le christianisme, cette divinité faisait déjà l'objet sous différents noms de nombreux cultes païens antérieurs à notre ère.

Souvent appelé le "seigneur de l'Olympe", Apollon est le plus profondément hellénique des dieux grecs. Les statues et les peintures murales le représentent sous les traits d'un beau jeune homme à la chevelure et aux ailes dorées, dont la nudité met en valeur le corps d'athlète conforme aux canons de l'idéal antique. Ses origines sont toutefois bien antérieures à l'époque de la Grèce classique, les découvertes archéologiques ayant en effet révélé que nos ancêtres le vénéraient déjà à l'Age de Bronze. La genèse de son histoire est entourée de mystères, notamment quant à l'origine de son nom qui continue à susciter les controverses parmi les savants. Nous savons que son apparition sur le Mont Olympe remonte à 800 ans avant notre ère et que, déjà associé au soleil trois siècles plus tard, il lui était attribué à ce titre des pouvoirs de divination, de guérison, d'intercession dans la levée des malédictions familiales et d'inspiration dans le domaine des arts, en particulier la musique et la poésie. Si l'essence de son identité nous élude, c'est que notre esprit ne saisit pas d'emblée le lien qui unit ces multiples apparences. Or il suffit d'approfondir chacun des rôles dévolus au dieu pour que la signification revêtue par le Soleil dans un thème apparaisse clairement.

Apollon-Phébus (Phoivos, "le Brillant") luminophore

Si aux yeux du monde antique, c'était le soleil qui dispensait la lumière, son messager Apollon avait pour mission d'éclairer les esprits. Gravée dans la pierre de son sanctuaire à Delphes, l'inscription "Connais-toi toi-même" atteste que la symbolique d'Apollon était indissociable du principe de conscience. Dissociant les fonctions respectives de ces deux entités, les anciens considéraient le dieu comme le messager du soleil, celui qui le leur apportait chaque jour en parcourant l'horizon d'est en ouest sur son char doré.

Tandis que le lointain et inaccessible astre solaire (Hélios) reflétait l'hermétisme du principe de vie, l'apparence humaine d'Apollon nous indique que, véhiculant l'inexprimable, 'il personnifie un aspect de notre psyché. Si Pythagore et Platon vouaient tous deux un culte à Apollon, c'est que la philosophie dans son acception la plus profonde - l'amour de la sagesse - est associé à un cheminement vers la conscience permettant de renouer avec ce que Platon appelait "les réalités extérieures". Parmi les principaux pouvoirs attribués à Apollon comptaient celui de lever les malédictions familiales et de vaincre les ténèbres, et de rendre la paix aux êtres hantés par le remords de leurs actions passées. Racontant ses luttes contre les divinités infernales qu'étaient le serpent Python et les terribles Erinyes aussi appelées Furies, la théogonie apollinienne gréco-romaine présente Apollon comme le champion des êtres soumis au Fatum et aux forces obscures archaïques. Il est intéressant de relever qu'après avoir maîtrisé ces principes, il en a intégré les symboles à son propre culte, tel le Python auquel l'art gréco-romain donne tour à tour l'aspect d'un serpent et les traits de la Pythie (Pythonisse) qui transmettait son oracle aux humains. La présence à Delphes de l'"Omphalos", pierre sacrée représentant l'ombilic de la terre où s'incarne la lumière solaire, rendait hommage aux déesses mères chtoniennes. Les pièces de monnaie frappées à Delphes à son effigie sont entourées du cercle symbolisant le périple du soleil à travers le ciel, et rappelant que l'infini mathématique évoque celui du principe divin. En l'absence même de preuves formelles, il s'impose à l'esprit que ce point symbolique au milieu d'un cercle a inspiré le glyphe utilisé depuis la Renaissance pour représenter le Soleil astrologique.

Comment intégrer ce rôle de porteur de lumière à la signification revêtue dans un thème par le Soleil? La portée de sa dimension paraît indiquer que la symbolique apollinienne est associée au noyau consubstantiel à l'identité de l'homme, lui permettant à la fois d'appréhender sa singularité et de se libérer des névroses développées pendant l'enfance sous l'influence parentale. La malédiction œdipienne illustre remarquablement comment le subconscient enfouit les conflits non résolus et les transmet ensuite d'une génération à l'autre, pour en charger finalement le "porteur de symptômes" du scénario familial". Le fardeau ainsi hérité affleure à son conscient et se manifeste sous la forme d'affections physiques ou psychiques. Quiconque s'est adonné à la boisson ou aux stupéfiants, a vécu des problèmes de boulimie ou d'anorexie, ou infligé des comportements destructifs à lui-même ou à autrui sait fort bien que ces problèmes sont réfractaires à une approche rationnelle et que leur solution appelle une longue descente au fond de soi- pour en exhumer les démons du passé et les exorciser. Les processus thérapeutiques et l'acte de guérir sont de ce fait liés au principe apollinien, non pas à la faveur d'un processus intellectuel, mais d'un éveil de la conscience venant illuminer les ténèbres. Tout ce qu'on occulte est pétrifié dans l'immobilité. Les thérapies non verbales peuvent être tout aussi efficaces:, Apollon admettant toutes les formes de psychothérapie pour autant qu'elles favorisent le développement de notre conscience. La place du Soleil dans un thème symbolise donc l'un élément qui, préexistant au fond de nous, peut servir à la formation d'un noyau existentiel inaliénable sur lequel s'appuie tout le thème. - un ego dont les structures enveloppent les divers conflits et déséquilibres présents dans le thème de chacun, et même réussissent parfois à les faire évoluer. Tant que l'individu n'est pas parvenu à identifier la nature et l'origine de conflits intensifiés par des traumatismes d'enfance, il les refoule dans son subconscient et en souffre intensément.

Gouverneur cosmiqueMosaic from the 3rd century CE

L rôle de "cosmocrator" dont Apollon se trouve aussi investi le place au centre du système solaire qui pivote autour de lui. Dans l'Antiquité, il était souvent représenté tenant la roue du zodiaque dans ses mains ou la portant sur ses épaules: Le zodiaque figure en effet l'écliptique - la trajectoire apparemment décrite par le soleil - que l'on retrouve dans le cycle des saisons et la succession des phases de l'existence (Cf. illustrations en page deux de couverture, ainsi qu'au verso). . Relevons que les Grecs ont inventé le zodiaque au cinquième siècle avant notre ère, coïncidant avec l'essor que le culte d'Apollon a connu à l'époque. Tous deux hérités de la Grèce antique, Apollon et l'astrologie sont indissociables dans la mesure où l'un et l'autre reflètent une même notion de l'équilibre universel. Initié au dessein de la divine lumière solaire, Apollon imprime son harmonie à l'évolution du cosmos et au mouvement ordonné et immuable des astres en leur insufflant une conscience de l'ordre universel.

Ce visage d'Apollon nous éclaire sur la fonction du Soleil dans un thème, dont il constitue la clé de voûte, faisant du sujet l'élément central de sa propre vie et permettant de concilier entre eux les autres aspects de la configuration. Appelée Musique des Sphères, cette harmonie fondamentale était orchestrée par Apollon qui, en sa double qualité de dieu de la musique et de gouverneur cosmique, conférait ordre et beauté à ce qui est la trame primaire de l'existence. Si nombreux que soient dans un thème les aspects tendus et les planètes en exil ou en chute, le Soleil domine toutes les autres configurations - à tel point qu'on peut même affirmer que la libération du potentiel d'harmonie que recèle un thème réside dans la capacité de son possesseur à exprimer son Soleil, par-delà l'essence de ses aspects planétaires. Autrement dit, malgré les conflits inévitablement engendrés par un carré Mars-Saturne ou une opposition Lune-Pluton, ces aspects ne se révéleront vraiment négatifs que si le sujet n'a pas de noyau central sur lequel s'appuyer pour équilibrer les besoins qu'expriment ces planètes. Aidant à canaliser les énergies planétaires à des fins positives, le Soleil réconcilie leurs divergences et leur donne cohésion. Là encore intervient la notion de noyau substantifique autour duquel se forme un amalgame des éléments du thème, que le sujet acquiert alors la possibilité d'exprimer au lieu de les subir.

L'artiste

Apollon Musagète transmettait son souffle créateur et la culture aux humains par l'entremise des neuf Muses. Comme chacune d'elles personnifiait un art, il est intéressant de pouvoir en induire la définition de l'art à l'époque hellénique. La plus mémorable de toutes, Calliope, Muse de la musique, incarnait précisément l'un des principaux dons attribués à Apollon, souvent représenté avec une lyre ou une cithare à la main par les sculpteurs et les peintres de l'Antiquité. Uranie était la Muse d'une discipline que la Grèce antique désignait sous le terme "astrologia" - qui combinait l'astrologie avec la science qui porte maintenant le nom d'astronomie. De cette toile de fond mythique transparaît que les Grecs ne donnaient pas à l'astrologie le même sens que nous, et l'assimilaient au contraire à un art. Qui voulait accéder à la sagesse devait avoir une Muse pour conseillère. La mythologie grecque les présente tantôt comme les compagnes, les amantes et les filles d'Apollon, mais quelle qu'ait été la relation qui les unissait, chacune d'elles n'en exprime pas moins l'une des multiples facettes de son don d'émouvoir et d'inspirer l'esprit humain en lui insufflant son génie créateur.

Ceci étant établi, les affinités entre le Soleil astrologique et la créativité humaine exprimée par le biais de la Maison V apparaissent clairement. Si l'inspiration émane à l'origine du dieu, les Muses l'incarnent sous une forme accessible aux humains et relaient son message à leur imagination. Dans son magnifique tableau représentant Apollon et les Muses, Gustave Moreau montre comment le dieu les délègue auprès des humains avec pour mission de les éduquer et de les inspirer (voir ci-contre). Cet aspect de la vocation d'Apollon comporte donc un caractère éducatif, mot qui tire son origine du grec ancien "montrer la voie". Ce terme est utilisé dans son acception platonicienne faisant appel aux réminiscences que garde l'âme humaine des plans supérieurs d'où elle est issue. L'art conçu comme un instrument didactique n'a rien de commun avec l'art servant à divertir ou à véhiculer un message politique. Jaillissant du tréfonds de l'être et reflétant son propre lien avec le principe de vie, la face créatrice du principe solaire est de nature absolument singulière. Sa notion ne participe en rien du collectif, quand bien même un créateur inspiré peut transcender la portée de son œuvre au plan universel, pour autant que les hommes sachent en capter les vibrations. Non pas issu de l'inconscient collectif, l'art puise au contraire à la source solaire au caractère unique. La créativité propre au Soleil astrologique ne se traduit pas invariablement par des œuvres d'art au sens habituel du terme. Elle peur aussi revêtir des formes telles qu'un art de vivre ou celle du processus d'individuation faisant d'une personne sa propre création. Le lien entre le Soleil et l'inspiration symbolisant l'éveil de la conscience individuelle, son placement dans un thème indique dans quel domaine nous trouverons le véhicule le plus favorable à une harmonisation avec son principe qui nous permettra d'exprimer le souffle divin qui est en nous. On perçoit clairement l'analogie existante entre le principe solaire et le concept de vocation, cette dernière pouvant aussi bien se concrétiser dans une activité professionnelle que limiter son expression à la sphère personnelle. Ceci suggère la présence d'une "vocation" au fond de chacun de nous, qu'elle soit ou non tangiblement rémunératrice. Mais pour être touché par sa vocation, il faut s'ouvrir à son inspiration, acquiescer à ses valeurs et épouser sa vision.

Le prophète

L'esprit n'associe pas spontanément le soleil à la notion de prophétie, qu'il apparente communément à la voyance. Et pourtant, alors que celle-ci procède d'un estompement des barrières mentales s'ouvrant sur une dimension élargie de l'univers - ou à l'esprit de nos semblables - et d'une faculté de capter leurs vibrations, les prophéties sortant de la bouche des oracles d'Apollon relevaient d'un phénomène totalement différent. Si l'extrême ambiguïté de ses oracles a valu à Apollon le surnom de "Loxias" évoquant ses réponses obliques et à double entendre, c'est que leur contenu était énoncé sous une forme brute qu'il incombait à l'augure d'interpréter, ce qu'il faisait de son point de vue personnel. Comme il avait le plus souvent mal compris, de nombreux mythes racontent comment le héros ou l'héroïne tentaient d'induire l'oracle en erreur ou provoquaient d'affreuses catastrophes pour s'être mépris sur le sens de la prophétie.

Autrement dit, loin d'être de nature métapsychique, la réponse de l'oracle soit dénudait en un éclair la trame essentielle de la vie du consultant, soit révélait un de ses chapitres. Les prophéties d'Apollon ne nous confrontant nullement au "Fatum", mais à ce qu'est véritablement le "destin" au sens de "projet d'existence", voilà leur lien avec le Soleil astrologique. Alors que nous discernons un projet intérieur en forme de destinée dans le sens de "chemin de vie", notre existence prend son sens et nous donne un but. Pour identifier la nature de ce projet, il suffit de regarder le signe, la maison et les aspects planétaires formés par le Soleil dans un thème natal. Ils modèlent notre avenir, projettent les potentialités qu'au plus profond de nous-mêmes nous souhaitons réaliser et montrent ce vers quoi nous devons évoluer si nos aspirations existentielles ne se réduisent pas à manger, nous reproduire et mourir. Notre âge, les circonstances et des conflits affectifs peuvent nous dérober la signification du message du Soleil, mais la conscience intime que chacun a de son destin explique sans doute pourquoi le Soleil est aussi indissociable de l'idée de vocation, de mission ou, comme l'a exprimé Howard Sasportas "un appel du Moi intérieur". Une prophétie nous dévoile fugitivement un pan du destin qui, sous la forme de la vocation, représente l'un des principaux liens unissant Apollon et le Soleil astrologique. Le fait que son oracle soit transmis par l'intermédiaire de la Pythie vient le confirmer en suggérant que nous mettions nos émotions, nos corps et notre imagination à l'écoute de la sagesse dispensée par le Soleil. Si Apollon a besoin de porte-parole pour faire entendre son message, la Pythie ne le transmet qu'à ceux qui sont réellement en quête de sa sagesse.

Cette corrélation entre Apollon et l'astrologie apparaît aussi dans la volonté des astrologues de découvrir et de comprendre la trame existentielle et le projet de vie du consultant. Le thème natal représente donc une sorte d'oracle, pas dans le sens d'une prédiction quoique l'astrologie ait toujours eu une dimension prévisionnelle - mais comme un moyen de déterminer ce qu'est ce projet de vie. L'astrologie psychologique met l'accent sur sa nature plus intérieure qu'extérieure, quoique le vécu intérieur tende à se refléter dans des événements extérieurs sur lesquels il se projette concrètement. Tout comme l'oracle d'Apollon, tant l'astrologue que son consultant peuvent se tromper dans l'interprétation du thème natal, soit à défaut de la perspective requise pour appréhender son ensemble, soit parce que leur concentration sur un élément précis leur dérobe la vue du tout.

Le guérisseur

Le rôle joué par Apollon en tant que médecin et guérisseur a déterminé l'apparition dans le monde antique de nombreux centres thérapeutiques, les Asclépions. Son fils Asclepios incarnait une de ses faces et tous ces sanctuaires contenaient un monument les représentant réunis. Nous sommes loin de connaître avec précision le genre de médecine que pratiquaient ces centres, mais il est certain que la musique, l'inspiration et l'interprétation des rêves y jouaient un rôle important. Ceci faisant du Soleil astrologique un guérisseur de l'âme, il importe que les astrologues comprennent comment se répercute cette dimension sur le plan psychologique.
Aux yeux d'Apollon, la privation de lumière solaire rend malade. Ayant compris que tant l'esprit que le corps pouvaient être malades, les Grecs recouraient à la musique et à l'interprétation des rêves pour restaurer l'harmonie de l'âme, ce que nous appelons rétablir la relation avec le subconscient. De nos jours, trop nombreux sont ceux qui négligent les effets profonds que la musique exerce sur le psychisme - pour le meilleur et pour le pire. La musique s'étant faite le véhicule de messages politiques et culturels, nous risquons de perdre de vue sa valeur essentiellement didactique et inspiratrice. La musicothérapie reflétait la Musique des Sphères, symbole de l'harmonie universelle. C'était la méthode de guérison favorite d'Apollon, un signe qu'il voyait dans la maladie une infirmité de l'âme et une rupture du lien unissant l'homme à l'ordre cosmique. Guérir un patient consistait donc à lui restituer l'harmonie de l'âme et du corps, de la sensibilité et de la raison en rétablissant sa relation avec la source de cet équilibre. Intimement liée à la position du Soleil dans le thème, la volonté de vivre dérive d'une conscience de la valeur d'exister, qui elle-même puise dans le sentiment d'être relié à une dimension qui nous transcende. Le Soleil nous inspire le sentiment d'être le réceptacle de quelque chose de plus grand et de plus élevé que nous qui nous permettra, si nous nous mettons à son diapason, de trouver un sens à notre existence quand bien même nous subirions des malheurs et des deuils. Les médecins savent que si leurs patients n'ont pas la volonté de vivre, ils sont voués à la mort malgré toute l'efficacité des traitements qu'ils leur dispensent. Les Anciens attribuaient au Soleil le pouvoir de donner la vie (hyleg), persuadés que la volonté de vivre désertait ceux qui avaient perdu contact avec son principe.

L'harmonie qu'évoquent ces métaphores n'est pas en tout point identique à notre acception coutumière de l'équilibre existentiel. Les discordances ne sont pas plus absentes d'un thème natal que de la vie elle-même. Le don apollinien paraît plutôt résider dans la cohésion et le pouvoir de transcendance que l'affirmation du Soleil dans un thème confère à l'ensemble de ses aspects et, par extension, dans la faculté d'intégrer cette dimension à une conscience des motifs à l'origine du choix de la destinée à accomplir.

La psychanalyse offre de nos jours un terrain propice à rentrer en possession de son Moi intérieur et de ses désirs réels en s'affranchissant des diktats émis par la constellation familiale et l'inconscient collectif. L'art offre également une possibilité de retrouver ses sources - pour autant que son expression soit dénuée de connotation politique et ne soit pas réduite à la valeur de passe-temps.

Il est toutefois à craindre que cette perspective ne paraisse "politiquement incorrecte" à ceux de nos contemporains qui la jugent, alors que c'est un prétexte pour se dérober à l'effort que le Soleil exige de nous pour restaurer la relation qui devrait nous unir à lui. Le destin de l'Homme est d'être seul et sa vocation est élitaire au même titre que le dieu solaire lui-même.

Quand le soleil est voiléThe Muses Leaving Their Father Apollo to Go and Enlighten the World

La dépression, l'asthénie, les mécanismes obsessionnels, la dépendance à autrui et l'identification au subconscient collectif entraînent chez le sujet une perte de conscience de sa propre réalité, celle-ci n'étant plus validée que par le reflet que lui en renvoie le monde extérieur: Tous ces phénomènes se manifestent quand le Soleil ne trouve pas à s'exprimer dans notre thème. Pour pouvoir exprimer le Soleil, nous devons réserver une place dans notre vie aux besoins et aux valeurs que représente notre signe solaire, nous immerger dans la sphère de la maison qu'il occupe, faire droit aux exigences que traduisent les aspects qu'il forme avec les autres planètes. Quand nous sommes coupés des fonctions symbolisées par le mythe d'Apollon, nous nous sentons inertes, impuissants, angoissés et sans raison d'être; nous avons besoin que les autres nous confirment sans cesse notre existence et avons peur d'éprouver des sentiments ou d'exprimer des opinions qui nous aliéneraient la majorité. Aucune des planètes qui occupent un thème n'étant dissociable des autres, il arrive que le Soleil soit lui-même trop accentué au détriment de nos instincts et de notre entourage; Apollon n'est pas le seul dieu de l'Olympe. Mais on rencontre plus fréquemment des gens exprimant trop peu que trop de son principe Les astrologues doivent s'interroger sur les raisons qui empêchent un individu de se connecter au principe solaire dans son thème. Nous avons tous été une fois ou l'autre confrontés à un thème n'affichant aucun des attributs du soleil et dont le possesseur ne présentait aucune des caractéristiques solaires. Comment est-ce possible?

Toute une série de raisons peuvent contribuer à ce que quelqu'un soit inapte à développer un ego solide ou que cette volonté lui fasse défaut. Elles peuvent être le produit d'une petite enfance assez destructrice pour temporairement occulter la lumière solaire en l'étouffant. Ceci arrive si les parents agressent systématiquement le sentiment d'identité de leur enfant, souvent parce qu'eux-mêmes ne sont pas connectés à leur moi solaire et, parce qu'ils ne supportent pas de constater sa présence chez ce dernier, font tout pour le convaincre que ce sont les valeurs familiales et non sa personnalité qui comptent. Les pressions sociales peuvent jouer le même rôle, surtout dans les systèmes percevant l'initiative personnelle comme un acte criminel, comme dans l'ancien régime soviétique. Un environnement délétère est impuissant à éradiquer entièrement la lumière du soleil à moins que l'individu ne soit lui-même prisonnier d'un conflit intérieur. Pour mieux comprendre, il convient d'analyser les aspects planétaires que forme son soleil natal ainsi que la "position" qu'il occupe par rapport à l'ensemble de leur configuration.

Les thèmes dont l'élément Feu est absent suggèrent que l'individu éprouve de la peine à faire confiance à l'inspiration solaire et qu'il se considère comme "non créatif" et par conséquent voué à se subordonner à ceux qui possèdent ce don. Le conflit intérieur qu'engendre ce sentiment peut être résolu en se confrontant à son besoin de sécurité excessif ou à sa trop forte dépendance de l'opinion des autres. Les enfants dont le thème présente ce type de configuration et que leurs parents ont élevés en insistant sur leurs obligations vis-à-vis d'autrui auront spontanément tendance à servir les autres, dans la crainte que l'affirmation de leur personnalité ne soit synonyme de solitude et d'aliénation. Les aspects tendus du Soleil avec Saturne ou Chiron reflètent eux aussi des tiraillements intérieurs et un subconscient assailli de doutes sur sa valeur propre, tout cela lui rendant très difficile d'ajouter foi en la lumière solaire. Soit le soleil est bloqué, soit au contraire on assiste à une pénible tentative de surcompensation qui n'apporte aucune solution véritable au problème. Ces aspects du Soleil peuvent aussi traduire des conflits avec le père, ce dernier étant soit lui-même perturbé, ou inapte à affirmer sa propre personnalité, ou au contraire trop critique, indifférent ou pas disposé à aider son enfant à développer une saine estime de lui-même. Le soleil peut trouver à s'exprimer en dépit de ces blocages, toutefois au prix d'un compromis entre le rêve entrevu et la conscience de ses limites imposées. Les aspects durs du Soleil avec les planètes collectives peuvent aussi indiquer un conflit profond entre un esprit ouvert aux forces collectives et le besoin de s'épanouir en tant qu'individu. Là aussi un compromis est requis au travers d'un moyen d'expression qui canalise à la fois notre identité, nos valeurs propres et les principes universels auxquels nous servons de médiums. La réponse à toutes ces interrogations réside dans la notion d'équilibre ou, comme on l'enseignait à Delphes "Rien d'excessif".

La maison où le Soleil est placé peut aussi traduire des conflits entre l'expression de son identité personnelle et sa relation avec le monde collectif. Le Soleil en maisons VIII, XI ou XII peut - comme quand il forme des aspects avec les planètes lentes - indiquer que le sujet est très en phase avec l'inconscient collectif auquel il doit pouvoir intégrer sa vision. La présence du Soleil dans les maisons IV ou X traduit généralement le fait qu'un lien puissant avec l'un des parents fasse écran à la lumière solaire, qui est captée par procuration par le parent en question. Parfois aggravés de traumatismes remontant à la petite enfance au contact du milieu parental, les conflits intérieurs peuvent apparaître dans un thème sous de multiples formes de relégation du principe solaire, contraignant alors le sujet à faire un considérable travail sur lui-même pour les dénouer.

Un Soleil bien aspecté ou placé dans des signes où il est exalté ou en dignité ne garantit pas pour autant une vie facile. Surabondance de biens nuit et ceux qui ont trop reçu d'Apollon mais entretiennent des contacts raréfiés avec le principe lunaire en souffriront tout autant, quoique différemment. Mais en raison du rôle de gouverneur cosmique qui est dévolu à Apollon, le déni de son inspiration équivaut à perdre le sens de son identité à un point que les gratifications émotionnelles dispensées par la Lune sont incapables de compenser. Alors que la solitude ne nous prive nullement de raisons de vivre, l'absence d'une réelle volonté d'exister nous amène à tenter de le faire au travers des autres, au risque que si ceux-ci nous déçoivent ou se refusent à perpétuer ce rôle, nous nous trouvions alors confrontés à un vide existentiel que seul Apollon avait jadis le pouvoir de guérir.

Le prix à payer

Le mythe apollinien nous indique aussi qu'il y a un prix à payer pour pouvoir intérioriser le principe solaire et en cimenter son identité. Apollon est un dieu solitaire qui ne connaît pas les joies du mariage que ses amantes ont souvent rejeté; il est aussi malchanceux avec ses enfants, qui ont tous connu une fin violente: Orphée est lacéré par les Ménades, Asclépios frappé par la foudre de Zeus, et Phaéton se consume dans les flammes du Char du Soleil. Si aimé qu'il soit des dieux et des hommes, Apollon n'a ni famille ni descendants. Il ne faut pas prendre ces allégories au pied de la lettre, car l'expression des valeurs solaires n'implique certes pas nécessairement qu'il faille pour autant se priver de bonheur familial et de relations avec nos semblables. Néanmoins, dès lors que nous avons décidé d'exister en tant qu'individus, nous devons nous interdire de céder à la tentation de facilité consistant à vivre à travers les autres, en particulier nos conjoints et nos enfants qui ressentent souvent ce transfert comme une contrainte et la rejettent violemment. Apollon touche donc la corde la plus profonde de notre être, la part immanente de libre arbitre qui requiert de nous pour s'épanouir un effort de distanciation qui permettra à notre singularité de s'affirmer. La lumière du soleil nous vaut son pesant de solitude, en l'occurrence pas forcément au sens d'un isolement social, mais d'un état intérieur de séparation qui empêche l'ego de se dissoudre en une relation fusionnelle comme à son stade infantile. Si les conflits avec la constellation familiale et l'inconscient collectif sont certes inévitables, le lien astrologique qui unit de longue date le soleil aux émotions et aux sentiments amoureux suggère que nous ce que nous appelons amour soit en fait un état de fusion et de dépendance psychiques. On peut en inférer que tant qu'on n'a pas atteint le stade d'autonomie psychique associé à la maturité, il n'est pas donné d'aimer quelqu'un à part entière dans la dignité et le respect mutuels.

Bien sûr, Apollon n'est qu'un parmi les dieux tout comme le soleil s'inscrit dans l'ensemble des planètes du thème natal. Notre appartenance à un tout exclut que nous soyons réellement seuls. Les circonstances qui ont contribué à faire de nous ce que nous sommes - tant dans notre présente incarnation qu'au passé antérieur - et le rôle que nous avons à jouer ici et maintenant vis-à-vis du collectif comptent aussi pour beaucoup. Mais malgré le malheur dans lequel l'absence du soleil plonge notre esprit, nous hésitons à payer sa lumière au prix de la solitude et de l'envie de nos semblables. La crainte de l'une comme l'autre émane en effet de la même source: l'envie que nous inspirons aux autres est douloureuse parce que nous aspirons à qu'ils nous aiment et nous donnent leur aval. Si nous sommes trop peu sûrs de nous pour risquer d'être désapprouvés par autrui, nous nous trouvons dans l'incapacité d'exprimer notre soleil. Quand nous craignons que les autres nous en veuillent parce que nous créons quelque chose ou que tout simplement nous existons à notre propre titre et "sortons de l'ordinaire", nous sommes alors contraints de rester assez ordinaires pour ne déranger personne, puis nous-mêmes consumés de rancœur pour avoir fait taire nos propres dons, nous nous acharnons sur ceux qui osent servir de vecteurs à la lumière solaire. Ce dilemme jailli de l'inconscient collectif n'apparaît pas seulement dans les légendes mais aussi dans l'histoire et dans la position qu'occupent les artistes dans la société. Tout en leur accordant un statut à part et leur dressant un piédestal, cette dernière bien souvent s'attaque à ceux mêmes qu'elle a choisis comme porte-parole, allant parfois même jusqu'à les anéantir. Le conflit en jeu n'est pas d'ordre politique mais une fois de plus archétypique, nonobstant les aspects politiques qu'il a pu revêtir au fil des siècles. Ainsi l'éminent disciple du Soleil qu'était Platon s'est-il vu proscrit de Syracuse, échappant de justesse à la mort pour avoir tenté de réserver le théâtre à ceux qui l'enseignaient et à en exclure ceux qui en faisaient un passe-temps. Tant l'Histoire que le folklore populaire nous montrent combien la lumière solaire a pu représenter une menace et pas seulement lorsqu'elle symbolise la tyrannie. Chacun de nous est concerné par ce dilemme, puisque la créativité personnelle touche en réalité à l'essence même de l'individu, qu'elle est l'apanage absolu de chacun et que le destin qui se trouve entre nos mains représente la contribution que nous devons faire au monde. Et parce que l'astrologie elle-même est placée sous l'égide d'Apollon par la double entremise de son rôle de cosmocrator et de sa Muse Uranie, nous pouvons nous-mêmes être investis de son rôle quand nous interprétons le thème d'un consultant et que nous sommes appelés ce faisant à mettre au jour ceux de ses aspects qu'il convient d'éclairer, comprendre pourquoi le soleil n'y est pas encore activé et le prix qu'il devra acquitter pour le faire briller à nouveau dans son ciel.

Traduit de l'anglais par Beba Marantz

Planètes actuelles
10-jui-2014, 08:30 TU/GMT
Soleil18Cancer1'44"
Lune18Sagittaire25'41"
Mercure27Gémeau35'39"
Vénus20Gémeau5'59"
Mars22Balance19'27"
Jupiter28Cancer39'15"
Saturne16Scorpion43'58"r
Uranus16Bélier27' 9"
Neptune7Poissons21'13"r
Pluton12Capricorne8'26"r
Noeud Vrai24Balance37' 0"r
Chiron17Poissons34'52"r
Explications des symboles
Carte du ciel du moment
Publicité
Loading